Il y a quelques années, l'envie soudaine me vint de partir
pour l'Autriche !
Mais, vous pouvez me croire, quand on a la peau noire, le visa
devient plus qu'obligatoire !
Après un coup de téléphone, la liste des conditions nécessaires au voyage n'en finissait plus :
Puisque vous ne résidez pas en Europe
vous ne pouvez obtenir un visa depuis Paris
Puisque vous résidez au Bénin
vous allez le chercher chez vos voisins du Nigéria !!
Que de complications pour mettre à exécution cette envie soudaine qui nécessitait 15 jours de tribulations de Paris à Lagos, de Lagos à Paris pour pouvoir enfin m'envoler à destination de l'Autriche !!... sans parler de tous ses petits sous qu'il m'en coûterait, de la fatigue etc...
Je devais trouver un truc, le TRUC pour m'envoler directement depuis Paris, ma case de départ !!
Je suis parti plein d'espoir pour le consulat, armé de patience jusqu'aux dents, et sans faire de bruit j'ai suivi le sens de la queue.
La dame, celle qui est toujours assise avec un stylo à la main et qui regarde les pauvres africains avec son sourire en coin :
- Bonjour Madame ! c'est pour un visa spécial !
- Ah bon ! me dit-elle l'air cynique et elle enchaîne, lettre d'invitation, carte de séjour, compte en banque, assurance ???
- Madame, je lui répondis poli et souriant comme tout, je suis invité par Gustave, Gustave Klimt, bien entendu !
- Pardon ??
- Gustave Klimt !
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Elle me regarde perplexe, du style, voilà autre chose maintenant ! Klimt, c'est le musicien non, ou quoi ??? Elle regarde mon képi décoré de pin's et tous les colliers dont je ne me sépare jamais. |
Au fond du bureau, je l'entends dire, pas en allemand mais dans le patois viennois :
- Y'a un malade avec plein d'amulettes qui veut un visa pour Vienne parce qu'il dit être invité par Klimt...
- Intéressant, répond son collègue.
Quelques instants plus tard, ce collègue (elle, je ne sais pas où elle est passée ???) s'adresse à moi sur le ton des médecins pour leur malade :
- Que puis-je faire pour vous aider ??? susurre-t-il ,
- J'ai reçu un coup de téléphone hier soir de Gustave Klimt qui m'invite à Vienne. J'aurais donc besoin d'un visa.
- Vous voulez bien parler de Gustave Klimt, le peintre ?
- Oui, c'est tout à fait ça, Gustave Klimt, je dois le voir de toute urgence, pour une affaire importante.
La dame avec son stylo était revenue entre temps et se
cachait derrière son collègue. Elle dit alors à
celui-ci :
- Ne perds pas de temps, tu vois bien que c'est un fou...
Le collègue lui répondit :
- C'est plutôt comique cette histoire ! et se risque à me préciser toujours avec son air affable :
- Peut-être ne le savez-vous pas, mais Gustave Klimt est décédé depuis quelque temps déjà.
J'ai pensé en moi-même, oui, il est mort mais sais-tu au moins en quelle année. Je n'ai pas voulu les rendre ridicules. Aussi ai-je répondu :
- Pour vous, c'est vrai il est mort, mais pour moi non ! c'est là toute la différence !! Connaissez-vous le belvédère ? C'est à cet endroit que je dois le rencontrer !!! Il m'a même promis le tapis rouge. Une fois sur place, je devrais prendre l'entrée privée car des centaines d'appareils photos attendent...
Le collègue s'adresse à la collègue, discrètement :
- C'est sûrement un artiste, je comprends pas tout avec ces gens-là moi !!! je vais voir s'il peut garantir son voyage.
Il se tourne enfin vers moi :
- Puis-je voir votre passeport, s'il vous plaît ? votre billet d'avion
- Tenez
- Pouvez-vous prendre une assurance voyage ?
- Oui
- Pouvez-vous garantir 3 000 Francs par semaine, et me montrer les 6 000 Francs pour les 15 jours s'il vous plaît.
- Sans problème, les voici
- Alors je vous donne exceptionnellement un visa valable pour 15 jours. Si vous montrez votre billet de retour Paris-Bénin.
- Paris-Cotonou vous voulez dire, tenez.
- Alors revenez dans 48 heures chercher votre visa !
- Pardon ?? demain matin je dois être à Lausanne et j'ai besoin de mon passeport. Voyez vous-même il y a déjà un visa pour la Suisse !
Avec un air coincé, il me répond de repasser dans l'après-midi. Moi, je commençais à m'énerver... et dire que les blancs disent que les noirs sont mous et pas efficaces !!!!
- Cher Monsieur, vous devriez savoir qu'un homme au teint foncé, comme moi, ne peux pas faire trois pas dans Paris sans son passeport ! A moins que vous ne veniez en personne me sortir de derrière les barreaux ce soir !!! Vous perdriez encore plus de temps!
- Bon, attendez-là. Je reviens.
Il ne me trouvait plus rigolo du tout le collègue de la collègue !
Après une demi-heure d'attente, le collègue qui avait perdu son sourire me regarda à peine en me remettant mon passeport. J'ai dit alors dans le patois viennois :
- Merci, pas pour moi, mais pour ce que vous venez de faire pour l'ART !!!
A vrai dire, le collègue et la collègue (elle avait repris sa place et son stylo) sont restés la bouche ouverte... A mon avis, ils n'ont rien compris...
Moi, j'étais heureux d'être à Vienne. Gustave, comme promis, me reçut en grande pompe. Il me fit visiter le belvédère et je vis la longue file d'appareils photo et aussi de paires de chaussures que l'on appelle " Birkenstock ".
Gustave me fit loger dans un somptueux hôtel du centre ville.
Tout-à-coup, l'envie soudaine de réaliser une performance m'empêcha de penser à autre chose. Je me mis à peindre une grande toile de 4 m x 2 m sur laquelle je marquais uniquement le signe OO de ce texte.
Il devait être 3 heures du matin, un coin de la rue " Malher " devenait la scène de ma performance surdimensionnée. Je décidais de ne plus rien toucher.
Au petit matin, je remarquais depuis la fenêtre de ma chambre, un attroupement autour de ma toile. Des voitures se garaient n'importe où, d'autres faisaient demi-tour, des gens s'attardaient pour observer ce graphisme bizarre et encombrant.
La police arriva, alertée en raison de la pagaille provoquée par cette grande toile. L'enquête fut rapide, car quelques minutes plus tard, les policiers frappaient sans douceur à ma porte. L'interrogatoire commença sans délai. L'hôtelier n'avait pu les renseigner sur mon identité, Gustave avait bien fait les choses !!! N'appréciant pas leur brutalité et manque de courtoisie, je refusais catégoriquement de présenter mon passeport. Je savais à quoi je m'exposais. Je fus expulsé sur le champ afin que les journalistes ne puissent s'intéresser à cette histoire loufoque !! On me laissa tout de même le temps de récupérer ma toile; d'ailleurs personne ne voulait s'en approcher parce qu'elle dégageait une odeur pestilentielle !
Les autorités policières ne cherchèrent même pas à connaître ma nationalité, l'important pour elles était de m'expédier immédiatement dans le premier avion. Ainsi, ma nouvelle destination fut Port Moresby à l'est de Vienne, à 13 700 km.
A l'arrivée, le policier qui devait examiner mes papiers sourit à la vue de mon Képi. C'est un peu comme s'il avait été envoûté par tous mes gri-gri accrochés autour de mon cou, car il tamponna mon passeport sans même y jeter un oeil ! Et pour cause, il ne parvenait pas à quitter des yeux mes amulettes !
Une fois de plus, l'envie soudaine de réaliser une performance fut plus forte que tout. Je m'installais à l'angle d'une rue principale dans le centre ville.
Une foule de gens ne tarda pas à s'agglutiner devant ma toile en poussant des cris horrifiés. Des lanceurs de javelots venus de je ne sais où, se rendant certainement dans une salle d'entraînement, décidèrent de s'échauffer en choisissant ma toile pour cible ! Impossible de les en dissuader au risque de me faire trouer la peau ! J'étais impuissant devant cet abominable lynchage, à chaque coup de javelot donné c'était un coup porté en plein coeur ! Mais comment interdire ce spectacle avant que les autorités policières ne s'en mêlent. Trop tard, j'entendais déjà les sirènes de leur voiture...
Aucun dialogue possible, je partais encore pour une autre destination inconnue sous les moqueries d'un pauvre policier qui s'exprimait en Pidjin'English:
- Accroches-toi à ton Képi mon vieux, ce javelot supersonique t'aura expédié à 6 300 Km avant même que tu ne t'en rendes compte ! Bye, Bye...
Atterrissage forcé sur ce territoire des petits hommes aux yeux bridés ! A Pékin, j'étais cerné d'emblée par d'innombrables calligraphies.
Mon Képi magique, me mit sur le chemin d'un camarade de lutte. En plus, je possédais autant de médailles qu'un général. Est-ce qu'on ose demander à une autorité militaire ses papiers sans créer d'incidents diplomatiques graves ??? La Chine accueillait à bras ouverts le fervent admirateur de Mao que le camarade voyait en moi ! Un camarade de même grade que moi, me précisa-t-il, me demanda l'objectif de ma mission. L'envie soudaine parla encore à ma place : je devais faire une performance à Pékin.
Depuis le pousse-pousse qui avait été mis à mon entière disposition, je constatais les effets provoqués par le spectacle de la toile. Le bercement de la petite machine sur laquelle je jouais à l'espion ne tarda pas à m'endormir. Quelle ne fut pas ma surprise de constater en me réveillant ce qu'il était advenu de ma toile : elle avait subi les bombardements des journaux calligraphiés. Seul le symbole O O avait survécu car il se distinguait nettement...
Une manifestation nocturne fut organisée devant l'urgence de la situation au siège du parti. Je fus interrogé sur la Révolution. Quel piège pour moi, pauvre artiste, qui maîtrisait mal ce chapitre ! A vrai dire, ces considérations politiques étaient loin de mes préoccupations !
La sentence fut terrible. Considéré comme étant un espion américain extrêmement dangereux, les membres du parti estimèrent qu'il fallait m'expédier sans plus tarder hors du pays. Ils m'envoyèrent à Phoenix puisque l'avion allait décoller au moment où ils prirent la décision de me chasser.
Durant ce long voyage, je me liais d'amitié avec un chef indien qui retournait après de longs séminaires dans différents pays. Il s'agissait d'un homme très respecté. Il fit preuve d'une grande amabilité à mon égard en s'occupant de mes démarches. Il m'invita ensuite à le suivre sur son territoire.
Après un protocole d'amitié, et pour le remercier, je lui offris une toile me permettant ainsi de réaliser ma performance. Une fois achevée, les indiens créèrent tout autour de nouvelles peintures de sable et prièrent ensuite.
J'étais ravi de constater l'intérêt nouveau accordé par mes hôtes à ma toile. Je ne pouvais malheureusement pas prolonger mon séjour chez eux. Je devais rentrer chez moi au Bénin. Pour une fois, je décidais seul de ma destination. Je devais faire escale quelques jours à New York pour m'imprégner de la folie engendrée par cette ville.
Je m'installais dans la 42ème avenue sans que me soient jamais demandé mes papiers. J'avais choisi de me poser à cet endroit pour y réaliser ma dernière performance que je voulais pour l'occasion explosive.
Dans la nuit, j'installais ma toile au coeur de cette avenue fréquentée à toutes heures par des tagueurs-rapeurs black venant de tous les quartiers de la ville. Ma toile ressembla très vite à un immense graffiti tel qu'on en rencontre dans la zone new-yorkaise. Le problème est que dans cette rue, les tags étaient proscrits. Je devais emporter ma toile avant que le jour ne se lève. C'est à ce moment que je découvris que la totalité des graffitis qui venaient d'être réalisés représentaient tous la même chose : O O
Il n'y avait aucune différence entre leurs O O et les miens.
Cette découverte me bouleversa et je gardais jusqu'à mon retour chez moi cette joie extraordinaire qui ne me quittait plus.
Le jour de mon arrivée à mon domicile à Porto-Novo je me suis mis à rechercher la toute première toile que j'avais réalisée. Qu'était-elle devenue ? Je me rappelais soudain l'avoir vendu au préfet de la ville. Elle était maintenant en exposition permanente à un des carrefours les plus fréquentés, celui de Catchi. Je devais sans plus tarder aller la voir.
Quelle ne fut pas ma surprise de constater qu'elle était couverte d'inscriptions ou plutôt de slogans politiques :
Vive Kérékou !!! Vive le Renouveau Démocratique
Votez Soglo !!! A bas la Révolution
Une immense tristesse m'envahit devant le saccage que les jeunes gens avaient fait de ma toile. Cela faisait un long moment que je ne bougeais pas quand un vieux qui passait par là me dit :
- Ils ne connaissent même pas la signification de ce signe qui figure sur ta toile ! Tu la connais au moins toi l'artiste !!!???
- Non, dis-moi ce que cela signifie.
- Ce signe est le premier signe du Fâ (géomancie divinatoire), il s'agit de Gbé-meji qui dit ceci : Ofa jiogbe ! so mô nô je agidigban do so nu me (jamais la foudre n'atteint le rongeur au coeur de la montagne. Tout être à droit de vivre vivant sur terre).
En réalisant cette performance, j'ai eu la conviction de toucher à l'universel, de le contacter. D'une société à l'autre, d'un continent à l'autre, seuls les procédés changent pour exprimer des joies, des craintes, des angoisses face à la vie et contre la mort.
Toute ressemblance avec des personnages de la réalité seraient fortuites.
Si vous n'avez rien compris, vous me voyez ravi !!!???
Romuald Hazoumé