La commercialisation



1. Les flux et leurs déterminants

On peut grossièrement regrouper les circuits commerciaux en deux catégories : les circuits de commercialisation au " long cours " et les circuits de proximités. Les explications de ces flux sont également de plusieurs ordres. Ils se comprennent parfois par les décalages dans les périodes de mises en marché, causés soit par des facteurs agroécologiques, soit par la stratégie des acteurs. Dans d'autres cas, ce sont les différences de coûts de production et de variétés selon les zones productrices qui génèrent les flux.

A. Décalage dans les dates de mise en marché

Décalage des calendriers culturaux

La coexistence de deux systèmes de production dans le cas des tomates, implique une régulière évolution des zones d'abondance dans la sous-région. Pour schématiser, les tomates de contre saisons (Niger, Nord Nigeria, Nord Cameroun) sont sur le marché de novembre à mai, alors que les tomates pluviales (sud Bénin, sud Nigeria, centre Cameroun) " sortent " surtout de juin à octobre. Au Bénin, quelques tomates produites dans le sud sont mises sur le marché en février-mars. Il s'agit des cultures de décrues.

Dans le cas des oignons, la période de récolte est plus homogène, avec des petites disparités selon les zones de production dues à la présence de variétés précoces. On trouve ainsi les premiers oignons dès novembre, alors que la plupart de la production est récoltée de mars à mai.

Ces particularités agroécologiques se retrouvent dans l'évolution des prix des tomates et des oignons.

Le graphique 1 qui met en contraste Cotonou, Lagos (et Maroua) révèle deux logiques de prix possibles.

Le marché de Cotonou est approvisionné essentiellement par les tomates produites dans le sud du pays. C'est une production de type pluviale, avec une période de mise en marché allant de juin à octobre. Cela correspond, sur le graph 1 à la période durant laquelle les prix sont les plus bas.

Quant à Lagos, l'essentiel de la production qui approvisionne cette métropole vient des périmètres de production du nord. Il s'agit ici de cultures de contre saison, avec une période d'abondance allant de janvier à mai. C'est cette production nigériane qui au cours de la même période alimente Cotonou.

En ce qui concerne les oignons, le graph 2 montre que la période de mise en marché est plus homogène. Les prix commencent à baisser à partir de février. L'ampleur de la baisse est cependant variable, plus forte dans les zones productrices (Konni) que dans les autres (Lagos, Cotonou).

Deux logiques de mise en marché transparaissent à la lueur de ces caractéristiques de production et d'évolution de prix. Comprendre ces logiques implique de connaître les conditions qui permettent aux producteurs et aux commerçants de se positionner offreurs sur un marché peu approvisionné.


Maîtrise du transport

La première possibilité est de faire transiter la production sur une longue distance, pour atteindre les centres de consommation où les prix sont déconnectés des prix de la zone de production. Ainsi, lorsque les commerçants parviennent à acheminer les tomates du nord Nigeria pour approvisionner Cotonou ou le sud du Cameroun, ils bénéficient de prix élevés. Cela suppose néanmoins l'existence d'un circuit de commercialisation suffisamment organisé pour être capable d'acheminer les produits maraîchers dans les plus brefs délais et les meilleures conditions.

Une autre stratégie consiste, pour les producteurs de cultures maraîchères de contre saison, d'approvisionner des marchés de proximité. La contrainte est qu'ici les périodes de mise en marché sont dans l'ensemble homogènes pour les différentes zones de production. L'enjeu est d'être sur le marché un peu plus tôt et/ou un peu plus tard que les autres fournisseurs. Plusieurs possibilités sont offertes aux acteurs.

B. Le niveau et les conditions de production

Toute la production de produits maraîchers de la sous-région ne se fait pas à la même échelle. Plus les exploitations sont grandes, plus la zone a un potentiel de commercialisation. La manière dont ces exploitations sont dotées en équipements (système d'irrigation) et autres facilités (accès aux engrais, accès au crédit...) participe également à ce potentiel de commercialisation. A ce titre, il n'y a pas de communes mesures entre les zones de production d'oignons et de tomates de contre-saison du nord Nigeria (périmètres aménagés et irrigués) et celles de la région de Malanville où la taille des exploitations approche rarement l'hectare et où le système d'irrigation est encore précaire.

En outre, la production de cultures maraîchères nécessitant beaucoup de capitaux, l'assistance que reçoit cette branche de l'agriculture est de première importance pour la maîtrise des coûts de production, et donc pour la compétitivité des produits d'une zone par rapport aux autres. L'Etat n'est pas le seul en cause, des ONG et des groupements de producteurs peuvent aussi participer à ce soutien. Par rapport à ces critères, les productions nigérianes semblent encore une fois avantagées, même si des groupements de producteurs luttent aussi pour leurs intérêts au Niger et au Bénin.

Enfin, la production de cultures de contre saison implique l'utilisation de matériels (motopompes) et d'intrants (engrais, essences). Or c'est au Nigeria que les prix des engrais (pour causes de subvention) et de l'essence sont les plus bas. C'est aussi le fournisseur des motopompes les moins chères de la sous-région. En conséquence, les producteurs de tous les pays utilisent du matériel et des intrants nigérians. Mais ce sont les producteurs nigérians eux-mêmes qui bénéficient des prix les plus bas, et qui subissent le moins les dysfonctionnements du système de distribution d'engrais.

C. Différence de qualités

Enfin, il est possible d'expliquer les flux transfrontaliers de produits maraîchers par les différences de variétés produites dans les différents pays de la sous-région. Par exemple " le violet de Galmi " (la variété la plus répandue au Niger) est reconnu pour sa qualité. Cela explique que l'on puisse trouver ce type d'oignon à Lagos ou à Abidjan, alors qu'il a du mal à s'imposer sur le marché de Maradi qui est pourtant plus proche. Il y est sérieusement concurrencé par l'oignon du nord nigéria de moins bonne qualité, mais moins cher. Les différences de variétés justifient ainsi qu'un marché soit approvisionné en même temps par des produits maraîchers ayant plusieurs provenances.

Il est enfin intéressant de noter que les producteurs nigériens déterminent parfois la qualité de leur produit en fonction de la stratégie qu'ils souhaitent adopter. Les oignons à grosses bulbes, que l'on obtient avec une utilisation importante d'engrais ont pour inconvénient une moins bonne conservation. Il peut ainsi y avoir un arbitrage la qualité et la distance que l'on veut faire parcourir aux oignons.

2. Les marges

Des enquêtes menées au cours du mois de mars 1997 nous ont permis d'obtenir la décomposition du prix de vente sur plusieurs circuits d'oignons et de tomates (graph 3 et 4). Plusieurs remarques peuvent être tirées des résultats. Pour les oignons (graph 3), on constate que les circuits les plus rentables (Malanville-Cotonou et Galmi-Cotonou) sont ceux où la zone de consommation est éloignée de la zone de production. Sur les circuits de proximités (Kano-Maradi) la rentabilité semble inférieure. Cela peut s'expliquer par le fait qu'au mois de mars la présence d'oignons de contre-saison est très importante

En ce qui concerne les circuits de la tomate, force est de constater que les frais divers (transport, manutention, taxes formelles et informelles) occupent une part importante du prix de vente. N'est-ce pas là le caractère périssable des tomates et l'aspect risqué du transport de ces marchandises qui transparaît. A ce titre on observe que la partie " frais divers " justifie à elle seule que le circuit Kano-Maradi soit plus rentable que l'axe Kano-Lagos et Lagos-Cotonou réunis.

En dépit de cela, les marges des filières de tomates sont d'une manière générale, plus élevées, témoins sans doute de la rémunération des risques encourus.

3. Organisation de la commercialisation

Le schéma général de l'offre en produits maraîchers rencontré dans le sous-espace est celui qui caractérise les filières des économies sous-développées. Aucun des produits maraîchers étudiés ne fait l'objet d'une véritable transformation(2), avec l'exception du Cameroun où l'on trouve une industrie de transformation de tomates à l'état embryonnaire. Les acteurs ainsi présents sont: le producteur, le collecteur, l'intermédiaire entre ces deux premiers acteurs, le grossiste et le détaillant. Le transport apparaît comme une activité indépendante parce que peu de commerçants ont réussi à l'intégrer à l'achat et à la vente.

Les échanges d'oignon sont assujettis à ce schéma. Les opérations d'achat, de manutention, d'expédition, de transport, de réception et de distribution sont effectuées par différents acteurs. Ainsi, le grossiste-expéditeur entre en négociation soit avec le producteur-commerçant, encore appelé dans la région de Galmi "le chef des oignons", soit avec un simple "coxeur" (ou courtier). Une fois que le prix est déterminé, il s'adresse à d'autres intermédiaires pour organiser la manutention. Lorsque le tonnage à commercialiser est atteint, la marchandise est expédiée. A l'autre bout, c'est-à-dire sur le marché de consommation (généralement une grande ville de la sous-région), se trouve le grossiste réceptionneur qui est en contact avec les semi-grossistes et les détaillants. Lorsque le grossiste ne dispose pas de son propre véhicule, le coût du transport est négocié à l'avance. Entre le Niger et le Nigeria et entre le Niger et les autres pays côtiers que sont le Ghana et la Côte d'Ivoire, les acteurs sont d'ethnies haussa, fulani, djerma, buzu. Par contre entre le Niger, le Nigeria et le Bénin, ce sont essentiellement les femmes béninoises qui assurent l'approvisionnement et la distribution en oignon dans les centres de consommation. Les acteurs sont toujours les mêmes sur les mêmes axes. De nouvelles entrées sont toujours difficiles.

Les flux de tomate se conforment moins à ce mode d'organisation. Le commerce est très individuel sûrement à cause du côté très périssable de la marchandise. Le producteur ou sa femme est chargé du regroupement du produit sur le jardin ou sur le premier marché de collecte. Les grossistes interviennent déjà à ce stade et conditionnent la marchandise en paniers de 15, 25, et 35 Kg qui seront acheminés sur les marchés de consommation. Pour prendre le cas du Nord Nigeria, la tomate est ensuite acheminée sur les villes nigériennes de Maradi, Zinder, Konni et Dosso, vers les villes du Bénin et du Cameroun via Lagos. Pour l'acheminement du produit il y a parfois plusieurs ruptures de charge avec changement de propriétaire. Mais l'acheminement se fait toujours dans un délai très court. Cependant les enjeux autour de la tomate en terme de quantité commercialisée et donc en terme de masse d'argent brassée sont moins importants par rapport à l'oignon parce que les contraintes agroclimatiques le sont moins également. On a vu plus haut qu'il existe deux types de production de tomate : la production de contre saison et la production pluviale. Donc il existe toujours une production de tomate dans le sous-espace quoique parfois infime, quelle que soit la période de l'année. De même, l'usage de la purée de tomate et de la tomate concentrée importée d'Europe est très répandue. Il y a alors possibilité de substitution de la tomate fraîche par ces tomates importées d'Europe.

L'importance des marges bénéficiaires rencontrées sur les circuits de tomates est parfois à l'origine de la pléthore de femmes qui deviennent commerçantes sporadiquement comme ce fut le cas entre Cotonou et Lagos en 1995 et qui a entraîné la mise en place d'un mode de régulation pour éviter que les marges bénéficiaires ne s'érodent totalement. En effet, les commerçantes s'étaient scindées pour la circonstance en huit groupes pour assurer à tour de rôle l'importation de la tomate fraîche à partir de " mile 12 " à Lagos, suite à l'ampleur du trafic de ce produit et à la baisse du prix ayant entraîné l'amenuisement des marges bénéficiaires. Grâce à ce mode de régulation, elles avaient réussi à inverser la tendance des prix, en faisant passer le kilo de tomate de 160 Fcfa à 220 Fcfa en l'espace de deux mois (janvier à février 1995).

De cette analyse, on peut retenir que les échanges de produits maraîchers revêtent un caractère de complémentarités fondé sur les disparités agroécologiques du sous-espace. Néanmoins, les politiques de développement agricoles mises en oeuvre au Nigeria et dans une moindre mesure au Niger sont la preuve que les autres pays peuvent très bien améliorer leur offre. En attendant, la dynamique de la filière, dans le but d'un meilleur approvisionnement des consommateurs nécessite de meilleures conditions de mise en marché : système de stockage plus efficace, réduction des coûts de transferts et évolution vers davantage de transformation.

1 -DAVID. O, Les circuits de l'oignon en Afrique de l'Ouest ou la filière haoussa approvisionnant Abidjan en oignons, Fév 95, 28 p.
2-Il existe une transformation primaire pour les tomates, poivrons et piments. Le piment et le poivron sont généralement séchés pour faciliter la conservation et permettre le commerce au long cours. La tomate quant à elle subit deux sortes de transformation : dans le nord du Nigeria et du Niger par exemple, la grande partie de la tomate commercialisée l'est sous forme séchée. La seconde forme de tomate transformée est la tomate en poudre obtenue à partir de la mouture des graines d'une certaine variété de tomate mélangées à un peu de maïs aspergées d'huile rouge. Ces graines sont d'un aspect extérieur rouge mais l'intérieur est blanc. L'huile rouge sert à donner la coloration et le maïs à rendre la sauce un peu plus épaisse, au même titre que la tomate fraîche.
Présentation
Introduction
Système et zones de production