L'évolution des goûts et du pouvoir d'achat des consommateurs constitue une autre contrainte pour les commerçants. Pour pouvoir s'adapter à l'accroissement de la consommation de tissu bon marché (africain comme européen), ou aux conséquences de la dévaluation ; industriels et commerçants ont dû modifier leur mode d'organisation et leurs stratégies. Il leur faut par ailleurs prendre en compte la nature des produits échangés. Les produits textiles importés impliquent inévitablement un "mariage" entre secteur formel et informel. Par ailleurs, les tissus wax haut de gamme ne se vende pas de la même manière que les imprimés de tous les jours, cette différence se ressent dans la stratégie des acteurs.
Le cas des tissus importés est à part, parce que les transactions doivent se dérouler en plusieurs phases. La première phase, celle qui consiste à importer en Afrique de l'Ouest des tissus ou des fripes provenant d'autres continents se déroule de manière tout à fait officielle. Les produits sont dédouanés et fournisseurs et importateurs recourent souvent aux services bancaires pour sécuriser et réaliser les paiements. Le caractère officiel de cette phase pousse les importateurs à opérer à partir des pays offrant les conditions les plus favorables. Bien évidemment, les pays côtiers (Togo, Bénin, Cameroun) joue de manière générale le rôle de porte d'entrée, mais certains pays (particulièrement le Bénin) ajoutent à leurs avantages naturels une politique tarifaire visant à bénéficier encore plus de la proximité avec le Nigeria.
Cette différence de politique tarifaire entre les pays de la sous-région, la porosité des frontières, et les besoins des populations d'une offre de tissu diversifiée, sont les fondements de la deuxième phase de la transaction : l'informelle. En effet, une importante partie des marchandises importées légalement, fait ensuite l'objet d'une réexportation illicite vers le Nigeria ou vers d'autres pays. Le bon fonctionnement du commerce transfrontalier de produits textiles importés implique donc une coordination entre les deux phases.
1. Le schéma des sociétés commercialesCette organisation concerne essentiellement le tissu wax de haute qualité. La société productrice de wax hollandais, la Vlisco (propriété du groupe UNILEVER) dispose d'un réseau de sociétés commerciales, des filiales qui la représente dans différents pays d'Afrique ; au Bénin ils'agit de la John Walkden et au Niger de la Compagnie Niger Afrique.
Ces sociétés fournissent les tissus, sous forme de balles, à plusieurs grossistes qui sont légalement enregistrés à la chambre de commerce. Au Bénin, ces grossistes sont exclusivement des femmes ; au Niger la Compagnie Niger - Afrique traite avec un grossiste de Maradi et avec un groupe de commerçants nigérians (Ibos) d'Onitscha. Si ces grossistes revendent une partie de la marchandise à des semi-grossistes opérant dans le pays, l'essentiel de leur commerce est à destination du Nigeria. Les sociétés commerciales étudient en conséquence régulièrement le potentiel et les goûts du marché nigérian, et lorsqu'elle fait ses commandes à la Vlisco, la John Walkden prend en compte le fait que 65% de ce qu'elle importe part au Nigeria.
Comme du bon écoulement des tissus au Nigeria dépend le volume d'activité des sociétés commerciales, ces dernières essayent de faciliter le travail des grossistes. La compagnie Niger - Afrique loge par exemple dans ses locaux les commerçants nigérians avec qui elle traite, elle met ensuite à sa disposition un "transitaire" leur permettant de rejoindre sans tracasseries la zone frontalière de Konni. Cette collaboration entre sociétés commerciales et grossistes est, dans le cas du commerce du wax hollandais (et de quelques autres produits haut de gamme), l'élément de coordination entre la phase formelle et la phase informelle.
2. Coordination par les réseauxLes réseaux de commerçants offrent un autre cadre possible pour une coordination efficace entre phases formelle et phases informelles. On constate en effet que les grands réseaux transfrontaliers (ibos, yoruba, libanais...) sont tous impliqués dans le commerce de tissu, en étant de surcroît plus ou moins spécialisés dans un type de produit. Au Bénin, on associe souvent fripes avec ibos et fancy asiatiques avec libanais. L'étendue et les rôles des réseaux dans l'organisation des filières varient selon les cas.
Le plus souvent, il s'agit uniquement de s'appuyer sur la confiance existant entre membre d'une même communauté, et sur une disposition spatiale de ces membres susceptible de faciliter les échanges transfrontaliers (c'est à dire de part et d'autre d'une ou plusieurs frontières).
C'est le cas des libanais. Ils disposent à Cotonou de plusieurs sociétés d'importation. Il n'existe pas de relations particulières entre les fournisseurs asiatiques et ces sociétés ; en revanche, une fois en Afrique, ces marchandises sont partiellement vendues à des grossistes libanais résidant au Nigeria. Il faut cependant relativiser le rôle de ces réseaux, ces importateurs sont loin de traiter uniquement avec des homologues libanais. Ils agissent également en tant que grossistes et semi-grossistes traditionnels.
L'ampleur et l'utilité du réseau sont bien supérieurs dans le cas du commerce transfrontalier de fripes orchestrés par les ibos du côté nigérian et béninois(1). L'importation des balles de fripes est le fait de plusieurs sociétés situées dans différentes localités portuaires de la sous-région (Lagos, Port Harcourt et Cotonou). La particularité est qu'ici, les importateurs disposent dans les pays fournisseurs de contacts, financés par eux et qui apprêtent les balles de fripes pour eux.
Aux Etats-Unis, ces intermédiaires se trouvent pour la plupart d'entre eux à New-York. Ils ont pour fonction de collecter, par un travail de porte à porte des vêtements usagés. Ils récupèrent également, auprès des boutiques des stocks d'habits neufs, non écoulés. Ils procèdent ensuite en la mise en balle de ces habits, ces derniers étant regroupés selon les types d'articles (sous-vêtements, habits pour enfant...) et selon la qualité.
3. Vers une africanisation de la production et des échanges de textilesDe nouvelles stratégies, identifiables depuis quelques années laissent présager un remaniement profond du secteur textile des pays de la sous-région. Ces nouveautés concernent à la fois le "haut" et le "bas" de gamme. Nous avons déjà mentionné que la dévaluation avait provoqué le déclin des wax anglais au profit de wax africain. Cette tendance est d'autant plus intéressante à signaler que c'est le groupe Vlisco, producteur du wax hollandais qui en rachetant les usines UNIWAX en Côte d'Ivoire et GTP au Ghana a permis le décollement de la production africaine. A ce titre, les tissus fabriqués par ces entreprises bénéficient du réseau et du " schéma " de distribution des sociétés commerciales décrits ci-dessus. On voit déjà se dessiner la confrontation pour le partage du marché des wax "moyens de gamme opposant la production nigériane (jouissant d'un avantage en terme de prix) aux autres tissus africains (axant davantage leur stratégie sur la qualité et sur un système de distribution régionale rodé et performant). Le wax hollandais continuera très certainement à se situer au-dessus de la mêlée.
La multiplication des investissements chinois dans les industries textiles des pays de la sous-région témoigne également de stratégies consistant à conquérir le marché des imprimés fancy de l'intérieur. Il est intéressant de constater que ces capitaux sont placés aussi bien au Nigeria que dans les pays de la zone-franc. En 1997, à l'occasion de sa privatisation, une entreprise chinoise a racheté la SONITEXTIL.
L'emprise des fripes sur le marché des tissus occidentaux semble être quant à elle très ferme. La non coordination de la politique tarifaire béninoise avec celle de ses voisins garantie également, au moins à moyen terme un avenir prometteur pour le commerce de réexportation.
1 - Dans les autres pays, cette communauté est absente de cette activité, laissant la place aux Bamiléké au Cameroun et aux Haoussa au Niger.