Les écarts de prix de vente entre tissus de différentes provenances sont pour les produits textiles, les principaux déterminants de la mobilité des marchandises entre pays de la sous-région. Cette comparaison ne peut cependant se faire qu'à l'intérieur de groupes de tissus ou vêtements homogènes. On doit dans un premier temps séparer le style africain du style occidental.
1. Les imprimés de style africainsLe type de tissu est un autre élément de différenciation. Dans le cas des pagnes africains les principaux produits présents sur les marchés sont d'une part les wax et d'autre part les imprimés fancy. La " technique élaborée " de fabrication du wax, "venue des batiks artisanaux indonésiens et mêlée à l'impression européenne" aboutit à un produit final de très bonne qualité(1). Les fancy sont quant à eux des tissus plus ordinaires, aux couleurs moins résistantes mais aux prix plus abordables. C'est seulement à ce niveau que les origines interviennent, puisque les prix des pagnes, selon leur provenance, ne se situent pas dans les mêmes fourchettes.
En ce qui concerne les wax, la production hollandaise est sans conteste la plus appréciée. Elle précède les autres wax extra-africains (anglais, asiatiques), l'Uniwax de Côte d'Ivoire et enfin d'autres wax africains (le Real Wax du Nigeria et le GTP du Ghana). Contrairement aux wax, les imprimés Fancy ayant la meilleure réputation sont ceux tissés en Afrique. La plupart des pays d'Afrique de l'Ouest (dont le Tchad, le Cameroun, le Nigeria, le Niger et le Bénin) produisent des Fancy de qualité assez homogène(2). En conséquence, il n'y a pas à douter de la supériorité de ce groupe de produits par rapport aux Fancy d'origine asiatique, caractérisés par une apparence et une longévité médiocre et par des prix beaucoup plus bas.
Les prix de plusieurs de ces pagnes, observés dans diverses localités de la sous-région ont été consignés dans le tableau. Il ressort de celui-ci que la représentation de la hiérarchie des tissus africains (voir ci-dessus) correspond bien à la réalité.
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Prix et rayonnement des différents tissus dans la sous-région |
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Cotonou |
Niamey |
N'Djaména |
Maïduguri |
Zaria |
Maroua |
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wax hollandais |
XXX |
30000 |
XXX |
30000 |
XX |
35000 |
XXX |
4300N |
XXX |
9000N |
XXX |
230001 |
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wax Japonais |
X |
15000 |
X |
2500N |
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wax anglais |
XX |
14000 |
X |
15000 |
X |
20000 |
X |
2400N |
X |
4600N |
XX |
165001 |
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uniwax (CI) |
XX |
12000 |
XX |
12500 |
XX |
1800N |
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wax ghanéen |
X |
X |
9750 |
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wax nigerian |
XXX |
7500 |
XX |
9000 |
XXX |
10000 |
XXX |
1100N |
XX |
7900 |
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fancy nigérian |
XXX |
5000 |
XXX |
5000 |
XXX |
650N |
XXX |
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fancy nigérien |
XXX |
5000 |
X |
1800N |
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fancy tchadien |
XX |
5000 |
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fancy cameroun |
XX |
6000 |
XX |
1200N |
XXX |
6200 |
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fancy béninois |
XXX |
6000 |
XX |
7500 |
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fancy togolais |
XX |
6500 |
X |
900N |
X |
2000N |
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fancy asiatiques |
XXX |
3500 |
XXX |
5000 |
XXX |
600N |
XX |
1200N |
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Source : RER: Indications : XXX position dominante sur le marché, XX position intermédiaire, X traces du tissu sur les marchés, 1 prix d'août 1996 |
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Pour une même catégorie de tissus, ces variations de prix s'expliquent par des écarts de compétitivité entre pays producteurs. Selon une étude réalisée en 1995(3), les entreprises nigérianes, en raison de frais de personnel beaucoup plus bas, étaient capables de dépenser 1,7 fois moins que leurs homologues de la zone franc pour produire le même mètre de tissu. A cet aspect productif, il est nécessaire d'ajouter les impacts des éléments monétaires (la variation des taux de change et des prix) de la compétitivité. Par rapport à ceux-ci, le bilan des quatre dernières années est pour le Nigéria également positif. Les effets de la dévaluation du Fcfa en 1994 ont rapidement été annulés par la forte dévaluation de la monnaie nigériane, survenue à peu près à la même période. Ensuite, le fait marquant a surtout été la spectaculaire réduction de l'inflation au Nigeria.
Les très faibles coûts de la main d'oeuvre asiatique expliquent par ailleurs le rapide développement des tissus chinois ou taïwanais sur le marché des fancy.
S'arrêter à la seule analyse des prix, exclurait un autre déterminant fondamental des échanges transfrontaliers de produits textiles : les spécificités de la demande. Tout d'abord, la diversité et l'exotisme sont ici des arguments de vente. Comme la production locale est en général incapable d'offrir cette diversité (et par nature encore moins cet exotisme), les commerçants s'approvisionnent en tissus de plusieurs provenances. Cela provoque des mouvements réciproques de pagnes entre pays voisins.
Deuxièmement, il est important de noter que la réaction des consommateurs aux variations de prix de certains produits peut parfois paraître paradoxale. Ainsi, le wax hollandais bénéficie d'un tel statut de référence qu'une augmentation de ses prix ne se traduit pas forcément par une baisse du volume consommé. Ce constat peut notamment être formulé par rapport à l'évolution des ventes du wax hollandais depuis le doublement des prix de ce produit (suite à la dévaluation du Fcfa). Cette particularité ne semble valoir que pour la qualité supérieure. Les autres wax non africains (et en particulier la qualité anglaise) ont à l'inverse été les principales " victimes " de la dévaluation ; laissant aux productions africaines des parts de marché croissants. C'est dans ce contexte qu'il faut appréhender le nouveau rayonnement de l'UNIWAX de Côtes d'Ivoire et des tissus GTP (de fabrication ghanéenne).

Une hiérarchie peut également être établie pour les habits occidentaux. Nous avons retenu deux critères. Celui qui permet de distinguer "Prêt à porter" et "tissu pour confection" et celui qui oppose "neuf" et "occasion". L'inconvénient est qu'ici, la gamme d'articles que l'on peut classer dans chacune de ces catégories (Prêt à porter, confection ou fripe) est très vaste, en réputation et en prix. Le prêt à porter va par exemple des chemises Lacoste aux T-shirts simples.
En dépit des contours flous de ces catégories, l'important pour nous est de situer les fripes (le type de vêtements occidentaux faisant l'objet des flux transfrontaliers les plus intenses) par rapport au reste de l'offre. En prenant le cas d'une pièce d'habillement comme les pantalons Jeans (voir graphique), on se rend compte que dans tous les cas de figure, les consommateurs réalisent des économies en achetant un jean de friperie. Cela fait de ces produits une option très attractive et provoque le développement des importations de fripes (en provenance des Etats-Unis ou d'Europe et à destination des pays côtiers de la sous-région) ainsi que le commerce de réexportation du Cameroun ou du Bénin vers le Nigeria.
En effet, la conjonction des très importants débouchés au Nigeria (liés notamment à la faiblesse du pouvoir d'achat de la population) et une politique tarifaire dissuasive pousse les commerçants à pratiquer un commerce transfrontalier intense et informel.

La stratégie des pays de la sous-région face à ces flux massifs de textiles n'est pas homogène. Pour la plupart, la logique guidant la politique tarifaire est la défense des industries locales.
Le Niger s'abrite derrière une fiscalité dissuasive. Après avoir payé 30% de droits de douane, les importateurs doivent encore s'acquitter de 17% de TVA et de 10% de taxes diverses.
Le Tchad adopte une position similaire, avec cette nuance près que son gouvernement adapte sa fiscalité aux types de produits. Ceux étant les concurrents directs de la Société de Textiles du Tchad (les tissus imprimés) sont avec 30% de DD et 17% d'autres taxes plus imposés que les fripes (30% DD et 12% autres taxes).
Le Nigeria a longtemps choisi la stratégie la plus radicale en maintenant pendant de nombreuses années fripes et tissus imprimés sur la liste des produits prohibés à l'importation. En 1997, ces produits ont été supprimés de cette liste et ils ont pu être importés à des taux "relativement raisonnables" (55 et 65% respectivement pour les tissus imprimés et les fripes). Les protestations des industriels du secteur textile, ont abouti à un rehaussement de ces droits de douanes de 10% : soit 65 et 75% pour les tissus et les fripes en 1998.
Le Bénin déroge à cette attitude dans l'ensemble protectionniste. La taxation subie par les produits textiles à l'importation (22% en tout pour les tissus imprimés et 35% pour les fripes) est en effet beaucoup faible que dans les autres pays. Ce laxisme permet aux commerçants de contourner les mesures protectionnistes en vigueur dans les autres pays de la sous-région.
1 - Tissus d'Afrique, C. Fauque et O. Wollenber, Syros, 1991.