La production céréalière nigérienne, soumise aux aléas climatiques et à la faiblesse du système de distribution des intrants agricoles, est structurellement incapable de satisfaire les besoins de la population du pays. C'est en tout cas l'analyse qui peut être faite à partir des statistiques des cinq dernières récoltes.
Les céréales s'ajoutant à la production locale pour combler ces réguliers déficits peuvent être classées en deux catégories. Les premières arrivent au Niger dans le cadre de l'aide alimentaire mondial, les secondes sont de simples importations.
Pour l'une comme pour l'autre de ces catégories, le Nigeria joue traditionnellement (par sa proximité géographique et par son potentiel agricole) le rôle de source d'approvisionnement(1). A partir de la campagne de commercialisation 96/97 les déclarations d'importations faites aux différents postes phytosanitaires du pays attestent une diversification de ces sources. Les postes situés à l'ouest enregistrent une intensification des flux (céréales en provenance de Côte d'Ivoire, du Ghana, obligent). Ce phénomène s'est encore amplifié durant la campagne de commercialisation en cours.
1/ les déterminants de cette diversification
- Au Nigeria, depuis la suppression de la subvention des engrais en 1997, on assiste à un affaiblissement de l’offre de certains produits agricoles. La flambée des prix des intrants (150 N pour un sac de NPK en 1996 contre 1050 en 1997) rend ces produits hors de la portée des petits paysans. La réduction de l’offre céréalière induite par ce phénomène s’est répercutée sur les prix et sur la sévérité des autorités des états du nord du Nigeria vis à vis des fuites de marchandises vers le Niger.
- L’appréciation d’environ 18% du Naira par rapport au Fcfa (entre janvier 96 et décembre 97) participe à l’augmentation du prix des céréales nigérianes vendues au Niger et donc à la dégradation de la compétitivité de ces céréales par rapport à d’autres sources d’approvisionnement.
- Le conditionnement des céréales nigérianes est souvent moins intéressant que celui des sacs provenant des nouvelles origines.
La combinaison de ces facteurs a donc amené certains commerçants nigériens à s’intéresser à d’autres sources d’approvisionnement. Comme on le voit sur le tableau ci-dessous, c'est le mil en provenance du Mali et du Burkina Faso (postes phytosanitaires de Torodi et d'Ayorou) qui approvisionne, aux côtés du mil local (provenant des environs de Maradi, Zinder et de Tamou) le marché de Niamey début 1998 au détriment du mil nigérian du fait de mauvaises récoltes.
Le mil malien a cependant l’inconvénient de présenter certains défauts (sable, petits cailloux, parfois ancienneté des stocks).
|
1er trim 1997 |
1er trim 1998 |
|||||
|
Mil |
Maïs |
Riz |
Mil |
Maïs |
Riz |
|
|
Dan Issa (Nr-Ng) |
30% |
78% |
0% |
8% |
10% |
0% |
|
Magaria (Nr-Ng) |
47% |
0% |
0% |
1% |
0% |
0% |
|
Torodi (Nr-BF) |
0% |
0% |
29% |
62,50% |
79% |
94% |
|
Ayorou (Nr-BF) |
0% |
0% |
0% |
22% |
0% |
0% |
|
Gaya (Nr-B) |
0% |
1% |
71% |
1% |
7% |
6% |
|
Total en tonnes |
4055,5 |
15246 |
14573,8 |
8487,5 |
23693 |
15217,5 |
Nr : Niger ; Ng : Nigeria ; BF : Burkina Faso ; B : Bénin
Source : dépouillement des postes phytosanitaires
Pour le maïs, les commerçants ont prospecté du côté du Ghana, de la Côte d’Ivoire et du Togo (poste de Torodi). Le maïs en provenance de ces pays présente un certain nombre d’avantages comparativement à celui du Nigeria qui subit de mauvaises récoltes doublées d'une importante hausse des prix (15 000 Fcfa le sac(2)) et du Bénin (16 500 Fcfa). Le maïs rouge ivoirien (16 000 Fcfa) est très apprécié car il donne beaucoup de farine. Quant à celui du Ghana (15 500 Fcfa) il est compétitif par son prix et par son conditionnement (entre 120 et 130 kg par sac).
2/ Les leçons à tirer
Ces nouvelles sources d’approvisionnement pour les céréales au Niger nous permettent de tirer au moins deux leçons.
La première nous apprend que pour le maïs il y a dorénavant un début de segmentation du marché nigérien. Maradi et Niamey (la principale voie de passage du maïs nigérian pour les marchés de l’ouest du Niger) semblent de moins en moins faire partie du même marché. La principale conséquence de cette déconnexion est que les consommateurs de Niamey ont accès à une plus large gamme de maïs à un prix moins élevé. En effet; en août 97 par exemple, le prix moyen du sac de maïs nigérian était de 17 800 Fcfa à Maradi. Si l’on considère les coûts de transport pour l’emmener jusqu’à Niamey, on atteint dans la capitale le prix de 18 300 Fcfa (montant auquel il faut ajouter la marge du commerçant) alors que du fait de la présence du maïs du Ghana et de la Côte d’Ivoire sur le marché nigérien, le sac de maïs a coûté environ 16 800 Fcfa.
Pour le mil, la présence de mil malien à Niamey n’a pas déconnecté la capitale des principales sources d’approvisionnement (Maradi et Zinder). Bien que légèrement plus chère, la production locale garde la préférence des consommateurs, car elle est de meilleure qualité.
L’autre enseignement est que par rapport à cette nouvelle situation, la logique de l’opportunité économique a joué un rôle supérieur à la logique du réseau. Il est en effet fréquent de parler des liens qui unissent les commerçants nigériens de céréales à leurs homologues nigérians comme un atout pour la sécurité alimentaire du Niger. L’appartenance à une même ethnie (haussa) et la pratique d’une même religion (l’islam) constituent le ferment d’une confiance réciproque susceptible de faciliter les échanges transfrontaliers (notamment à travers la possibilité des crédits de la part des fournisseurs).
Dans le cas des flux en provenance du Ghana ou de la Côte d’Ivoire, ces caractéristiques ne se retrouvent pas : les flux viennent d’apparaître et les différents acteurs n’appartiennent pas à la même ethnie. Malgré cela, les importateurs nigériens ont déjà su établir des relations avec des fournisseurs de ces pays auprès desquels ils obtiennent des avantages comparables à ceux qu’ils obtenaient de leurs fournisseurs nigérians (tonnage important, paiement d’un acompte ou crédit sur 100% de l’achat). Les avantages des réseaux joueraient un rôle moindre que celui que l’on leur prête parfois. Il faut cependant reconnaître que les importateurs de Niamey avaient déjà des contacts à Abidjan ou à Accra ; des parents qui sont devenus les intermédiaires entre leurs nouveaux fournisseurs
La proximité naturelle du Niger et du Nigeria ne peut pas être remis en cause. La frontière qui sépare d'un côté une zone de forte production céréalière et de l'autre un pays structurellement déficitaire continuera, quelle que soit la détermination des autorités à la voir non franchie, à être un obstacle contournable par les commerçants.
La baisse de la production nigériane est dans le cas d'espèce le principal facteur limitant. Le niveau élevé des prix que cette situation génère auquel il faut ajouter les problèmes de qualité et de conditionnement rend ces céréales peu compétitives. L'amélioration de la production vivrière dans d'autres pays de la sous-région (qui a pour conséquence une augmentation de l'excédent commercialisable) et la disponibilité de marchandises de meilleure qualité (conditionnement plus généreux...) à des prix intéressants sont des facteurs susceptibles de remettre en cause l'ordre établi.
Bien sur le niveau des récoltes (et des prix) change d'une année sur l'autre et il est tout à fait possible que l'an prochain les céréales nigérianes soient beaucoup plus compétitives que celles provenant d'autres origines. Cependant l'existence de sources d'approvisionnement alternatives et la capacité d'adaptation des commerçants nigériens sont rassurants; d'autant plus que la subvention des engrais au Nigeria semble définitivement supprimée et que les prix resteront élevés.
1 -Une partie importante des céréales rentrant dans la catégorie de l'aide alimentaire est en fait achetée et acheminée dans les pays par des commerçants de la place qui soumissionnent aux marchés proposés par les bailleurs de fonds.
2 -Ces prix étaient ceux pratiqués en janvier 1998 sur les marchés céréaliers de Niamey.