Le commerce transfrontalier d'hydrocarbures paralysé par les pénuries au Nigeria



L’approvisionnement auprès des vendeurs à la sauvette d’essence, de gasoil et de pétrole est une alternative aux stations services pour beaucoup de consommateurs ouest-africains. L’existence de ce marché parallèle s’explique par les " plus " qu’il offre aux consommateurs :

On le voit, le marché parallèle d’hydrocarbures repose sur l’existence d’une source d’approvisionnement bon marché. Et c’est bien parce que l’essence nigériane est sensiblement moins chère que celle vendue dans les stations de pays voisins, que les fuites alimentent le commerce transfrontalier pour ce produit.

1/ Evolution des prix à la pompe

Parmi les cinq pays qui forment la sous-région, deux groupes peuvent être distingués. Dans le premier groupe (le Bénin et le Cameroun), les prix officiels des hydrocarbures ont augmenté au cours de ces deux dernières années. L’essence au Bénin se vend par exemple 14% plus cher début 1998 qu’elle ne se vendait en janvier 1996. Le Nigeria et le Niger, parce que leurs pompes à essence ont invariablement affiché les mêmes prix sont à classer dans le deuxième groupe.

Prix à la pompe de l'essence dans les pays de la sous-région

 

Janvier 1996

Janvier 1998

Nigeria

11 N (69 Fcfa)1

11 N (80 Fcfa)1

Bénin

170

220

Niger

310

310

Tchad

   

Cameroun

345

370

1 calculé à partir de la moyenne des taux de change N/Fcfa pour ces mois

source : RER

 

Les récentes augmentations au Bénin n’empêchent pas ce pays de disposer encore (hormis le Nigeria) des prix des hydrocarbures les plus intéressants de la sous-région. Cela revient à dire que la compétitivité du " federal " ou essence nigériane s’est encore accrue sur la période. Le prix de l’essence vendue dans les pays francophones est au moins trois fois supérieur à celui pratiqué au Nigeria. Signalons au passage que cette situation ne fait pas uniquement les bonnes affaires des consommateurs. Une observation des prix des carburants nigérians sur les marchés noirs des pays voisins montrent que les augmentations des prix à la station précèdent des augmentations de même proportion sur le marché noir. C’est la stratégie dite du pricing to the market.

2/ Les contraintes des commerçants

Les opportunités créées par ces écarts de prix importants (entre les prix officiels au Nigeria et dans les pays voisins) peuvent cependant être remises en cause lorsque le marché nigérian connaît une situation de pénurie.

Les consommateurs nigérians n’ayant plus accès aux stations d’essence, un marché noir se généralise aussi au Nigeria. Les trafiquants deviennent dépendant de prix qui n'ont plus rien à voir avec les prix officiels (en 1997, un litre d’essence a ainsi coûté jusqu’à 100 naira à Lagos). Dans le meilleur des cas ils doivent accepter une baisse de leur marge et dans le pire ils doivent arrêter leurs activités ou les réduire à une peau de chagrin. En plus de l'augmentation des prix, les périodes de pénurie sont aussi l'occasion d'un renforcement des mesures de contrôle du commerce transfrontalier.

3/ l'exemple de l'axe Maïduguri - Amchidé : 1996 et 1997

Dans cette zone, des pénuries ont été enregistrées au cours du premier semestre 1996 (à partir de février). Elles ont été cependant relativement faible ampleur et de courte durée. En effet, à partir du mois de mai, les prix sur le marché noir de Maïduguri sont retombés à leur niveau habituel (environ 13 naira le litre) et les marges brutes (réalisées entre la région de Maïduguri et le nord Cameroun) se sont stabilisés entre 50 et 60%. Ensuite, comme partout ailleurs dans la sous-région, le premier semestre 1997 fût marqué par une forte pénurie. Les conséquences furent une très forte augmentation des prix sur les marchés parallèles, la mise en place d'une task force dans l'état de Borno (contrôle des frontières et des ventes dans les stations pour éviter les fuites vers le Cameroun) et une volatilité accrue des marges brutes.

Les consommateurs camerounais ont été pénalisés par le niveau de prix, et les flux de carburant nigérians vers le Tchad se sont pratiquement taris au détriment de l'essence et du gasoil camerounais (achetés dans les stations service) et libyens. En ce sens la dépendance du Tchad vis à vis du "federal" nigérian est apparemment moins forte que dans les autres pays de la sous-région.

Cette suite de périodes de pénuries au Nigeria a une cause essentielle : l'état de vétusté des raffineries du pays. Leur capacité devrait permettre de satisfaire la demande locale en produits raffinés, mais leur vétusté (qui induit des fermetures fréquentes et prolongées) en fait autrement.

Au delà de l'impact négatif que ces pénuries ont sur l'ensemble de l'économie nigériane, ces situations empêchent aussi les commerçants et les consommateurs de "fédéral" de tirer avantages de ces flux illégaux. Les premiers peuvent moins qu'en période normale compter sur les marges générées par leurs activités. Les seconds doivent abandonner leurs avantages (de prix et de disponibilité) du système de distribution de la fraude. Les véritables gagnants de ces situations sont les systèmes de distribution officielle (qu'ils soient publics ou privés) puisqu'ils deviennent concurrentiels par rapport au système informel, et retrouvent par conséquent, une partie du marché du "federal" : Cela n'est pas négligeable, Javier Herrera estimant par exemple que 10% de la distribution d'essence dans les provinces du nord Cameroun reviennent en temps normal à l'essence nigériane vendue au bord des routes.

Quant à l'avenir du commerce transfrontalier d'hydrocarbures, il dépend avant tout de l'évolution relative des prix de l'essence au Nigeria et dans les pays qui l'entourent. A ce sujet, une des inconnues reste les orientations qui seront réservées au système nigérian de distribution. La privatisation est toujours d'actualité même si à chaque budget la décision manque d'être prise. Dans une telle éventualité, l'augmentation du prix de l'essence au Nigeria serait inéluctable(1) et la faisabilité de ce commerce en serait d'autant réduit. L'autre enjeu sera l'effort que le gouvernement nigérian entreprendra pour la rénovation de ses raffineries.

1 -Javier Herrera considère en effet que si le consommateur nigérian ne bénéficie pas actuellement d'une subvention sur le prix de ce produit, le prix auquel il cède le pétrole à la NNPC (l'entreprise en charge du raffinage et de la distribution) ne lui procure pas de revenu. En ce sens, c'est un prix défiscalisé.
Retour vers la page de présentation