Le commerce de réexportation au Bénin consiste à importer des marchandises du marché mondial pour les exporter frauduleusement vers les pays voisins, en particulier le Nigeria. Cette activité devenue une tradition pour le pays remonte à la fin des années 60 pendant la guerre du Biafra. Par ce canal, d’importants flux de marchandises importés du marché mondial sont acheminés vers le Nigeria. Mais, au cours des dernières années, la dynamique de cette activité a connu de profondes modifications sans pour autant réduire l’ampleur du trafic. On a assisté à une diminution des flux de riz et de la farine de blé en faveur d’autres produits (Tissus, fripes, véhicules et pneus d’occasion...).
1. La réexportation, une activité à moitié frauduleuse...
La réexportation repose en fait, sur le contournement de la politique protectionniste nigériane [Igué et Soulé, 1992]. Les marchandises prohibées (ou très formellement taxées) à l'importation au Nigeria sont importées d'Europe ou d'Asie par des sociétés d'import-export basées à Cotonou. Ces opérations d'importation sont entièrement légales et relèvent de l'économie formelle : les sociétés d'import-export sont déclarées à la Chambre de Commerce et d'Industrie du Bénin, les opérations de changes sont réalisées par les banques de Cotonou, les marchandises paient les droits de douanes béninois à leur arrivée au port de Cotonou et sont vendues sur le territoire béninois conformément à ce qui a été déclaré aux douanes béninoises. C'est ensuite que commencent les activités illégales. Les marchandises sont en effet achetées à Cotonou par des grossistes nigérians qui ont réalisé le change pour obtenir du FCFA sur le marché parallèle de Lagos, de Cotonou ou des marchés frontaliers. Elles sont ensuite confiées à un groupe de transporteurs munis de "bâchées" qui acheminent les marchandises jusqu'à la frontière où elles sont souvent stockées dans des entrepôts situés du côté béninois avant de passer la frontière en fraude. Les marchandises sont acheminées vers Lagos où elles sont stockées puis vendues au grand jour sur les marchés : fripes à Yaba market, riz à Alaba market etc. Le commerce de réexportation est donc toujours une activité à moitié frauduleuse : si l'importation des marchandises par le Bénin est entièrement légale, leur exportation vers le Nigeria relève de la contrebande. La réexportation se distingue ainsi nettement du transit qui consiste simplement pour un opérateur nigérian à louer les services du port de Cotonou.
2. ...Qui procure 14% de recettes budgétaires...
Pour les opérateurs béninois, la réexportation est une activité fortement génératrice de valeur ajoutée. Ainsi, on a pu estimer qu'entre 1995 et 1997, la réexportation avait procuré à l'Etat béninois quelques 20 et 30 milliards de FCFA de recettes douanières, ce qui représente plus du tiers des recettes douanières et environ 14% des recettes budgétaires totales [LARES, 1997]. La marge brute des sociétés d'import-export de Cotonou serait du même ordre de grandeur (aux alentours de 20 milliards de FCFA). Cette activité dont on ne prend pas ici en compte les coûts, génère un revenu qui se répartit entre le bénéfice des sociétés d'import-export et l'ensemble des services liés à l'opération d'importation (port, transitaires, banques, manutention, etc.). En outre, une partie de la marge brute des grossistes nigérians qui viennent s'approvisionner à Cotonou revient à des opérateurs béninois pour les différents services rendus (stockage, transport, marché parallèle des changes, passeurs, douaniers corrompus etc.). On peut donc chiffrer l'impact direct de la réexportation sur le revenu des Béninois à au moins 40 milliards de FCFA (ce qui représente environ 6% du PIB) [LARES, 1997]. Il faudrait encore ajouter à ce chiffre tous les effets indirects liés au supplément d'activité induit par la dépense des 40 milliards. On peut donc conclure qu'aujourd'hui encore, malgré la baisse de la réexportation par rapport à son niveau des années 80 (baisse liée à l'appauvrissement de la population nigériane et à la levée des interdictions de nombreux produits) et le boom du secteur cotonnier (intervenu au Bénin dans les années 90), le commerce de réexportation reste l'une des principales activités du pays.
3. ...Et 40 milliards de valeur ajoutée au Bénin
Les observations précédentes confirment les effets positifs de la réexportation sur l’économie béninoise. Les importations béninoises de produits en provenance du Nigeria sont la contre partie de la réexportation parce que les quantités de Naira qu’elle procure ne peuvent servir que pour acheter au Nigeria. En outre, au moment de leur exportation vers le Nigeria les marchandises se sont considérablement renchéries par rapport au moment où ils ont été importés par les sociétés d'import-export de Cotonou (taxes douanières + marge des sociétés d'import-export + valeur ajoutée par les différents services de transport, stockage etc.). Il n’est pas alors exagéré de penser que la réexportation contribue positivement à la balance commerciale "réelle" (formelle + informelle) du Bénin à hauteur de la valeur ajoutée qu'elle crée au Bénin (40 milliards de FCFA).
4. L’embellie du commerce malgré la libéralisation au Nigeria
Après le déclin observé lors de la dévaluation, les réexportations béninoises ont connu une forte progression. Les recettes douanières sont passées de 16,7 milliards de Fcfa en 1994 à 31,7 milliards de Fcfa en 1997 pour la dizaine de produits considérés, soit une hausse de 90% ; accroissement qui a eu lieu essentiellement en 1996 et 1997 (voir tableau). Il est intéressant de noter que cette embellie de la réexportation de marchandises a lieu alors que le Nigeria a procédé à libéraliser le commerce du blé, du riz et d’autres produits qui constituaient en 1994 plus de 80% des recettes douanières du Bénin.
5. Une recomposition du commerce de réexportation
L’analyse fine à partir des données de la douane permet de classer les marchandises de réexportation en trois groupes suivant l’évolution des quantités et la valeur des droits de douane perçus. A travers l’exemple de quelques produits on distingue :
a. Les produits en déclin
Il s’agit principalement du riz et de la farine de blé. Les quantités importées par le pays sont passées respectivement de 350 000 tonnes et 25 000 tonnes à 106 000 tonnes et 3 000 tonnes en 10 ans (entre 1987 et 1997). Le tabac vient s'ajouter à cette liste. Le tableau ci contre montre une baisse graduelle des droits de douane proportionnelle à la baisse des quantités et des valeurs d'importation pour ces produits entre 1994 et 97. On assiste même à des importations de cigarettes à partir du Nigeria.
b. Les produits en croissance
Il s’agit entre autres, des pneus et voitures d’occasion, des purées et concentrés de tomate, des tissus et fripes, .Ces trois produits ont connu une croissance régulière depuis trois ans comme l’indique les droits de douane du tableau suivant.
c. Les produits en croissance irrégulière
Ce sont entre autres, le sucre et les alcools. Parmi ces produits, on assiste à des inversions de flux surtout pour le sucre. En effet, en fonction de l’évolution des taux de change, il arrive que ce produit importé par le Nigeria soit plus compétitif que celui importé par le Bénin, ou encore que des ruptures de stocks du côté béninois provoquent des importations en provenance du Nigeria.
6. Les principales évolutions du commerce extérieur au Nigeria
La liste des produits qui animent ce commerce a varié dans le temps au gré des opportunités induites par le niveau des taxes et les prohibitions à l’importation au Nigeria. A ce titre le riz, la farine de blé, les produits textiles, les fripes, les véhicules usagés ... sont passés de la prohibition à la libéralisation avec des taxes de douane dégressives dans le temps. Le riz a été autorisé d’importation avec une taxe dégressive (150% en février 95 à autour de 35% à partir de 1966). La taxe à l’importation des fripes est passée de 55% de la valeur CAF en 1997 à 75% en 1998, celui des tissus de 45 à 65%. Aussi, les importations de viandes de volailles sont également libéralisées (Budget 98) avec 150% de droits de douanes sur la valeur CAF. Les voitures d’occasion sont autorisées d’importation sans limitation d’âge (Budget 98). Cependant, sur les deux ans, l’impact de ces changements de politique du commerce extérieur du Nigeria sur la réexportation béninoise a été négligeable (sauf pour le riz et la farine de blé). La réexportation de certains produits comme les fripes et les voitures d’occasion a été en hausse comme on l’a vu plus haut. Une telle situation met en évidence le fait que les tarifs de douane avantageux du Bénin ne sont pas les seuls déterminants de la réexportation. Il y a sans doute la sécurité, la modernisation des services bancaires et de communication.
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Années |
1993 |
1994 |
1995 |
1996 |
1997 |
|
Produits |
|||||
|
Blé |
0,45% |
1,84% |
1,19% |
0,50% |
0,21% |
|
Riz |
32,27% |
35,48% |
26,42% |
22,09% |
13,62% |
|
Sucre |
4,23% |
2,14% |
4,32% |
5,40% |
4,32% |
|
Alcools |
3,05% |
1,95% |
2,39% |
3,07% |
2,52% |
|
Tabac |
3,60% |
2,68% |
0,99% |
0,80% |
0,15% |
|
Pneus |
2,64% |
3,98% |
5,70% |
7,02% |
8,36% |
|
Tissus |
27,88% |
26,20% |
27,33% |
30,67% |
30,84% |
|
Fripes |
15,17% |
13,17% |
11,13% |
18,64% |
22,90% |
|
Voitures |
10,72% |
12,56% |
20,52% |
11,81% |
17,07% |
|
Total (milliards de Fcfa) |
13,2 |
16,7 |
22,5 |
25,4 |
31,7 |
Source : Direction des Douanes de Cotonou