Dépréciation du Naira face au Fcfa
L'embellie du Naira face aux monnaies de la zone-franc, engagée depuis le début 1996 s'est retournée en ce premier semestre 1998. Les choses avaient pourtant bien commencé. Au regard des deux années précédentes, la monnaie nigériane a atteint un record dans les dix premiers jours de janvier (avec un naira coûtant jusqu'à 7,64 Fcfa à Lagos). La suite du premier trimestre a été marquée par une chute du Naira jusqu'à mi-février ; puis par une stabilité retrouvée jusqu'à fin mars. La situation s'est dégradée beaucoup plus sérieusement au cours du deuxième trimestre de l'année. Avec une dépréciation d'environ 4,5% par rapport à la période janvier - mars, on peut parler d'un véritable retournement de situation. Remarquons enfin que cette tendance très nette tout au long du 2eme trimestre a été contrariée par un sursaut ponctuel du Naira mi -juin. Entre la 2eme et la 3eme semaine de juin, le Naira a repris environ 2% de sa valeur par rapport au Fcfa.
Graphique 1 : Taux Fcfa/NairaDe même que pour le taux Fcfa/N, la monnaie nigériane s'est renchérie au cours des derniers mois de l'année 1997 (d'environ 5,5% entre mi novembre et fin décembre). Le malaise du Naira face au $ a en revanche été plus précoce et encore plus radicale. Sur le marché parallèle, on peut situer le retournement à partir de la troisième semaine de décembre. Celui-ci a ensuite persisté durant toute la durée du premier trimestre 98 (avec une dépréciation du Naira entre décembre 97 et mars 98 de 5,4%). Le second trimestre a été marqué par la stabilité de la parité en avril, puis par un nouvel effondrement en mai et surtout en juin. Seul le sursaut ponctuel du Naira, signalé déjà dans le cas de sa cotation avec le Fcfa , est venu contrarier (légèrement) une tendance à la baisse très marquée.
Sur le marché officiel, il a fallu attendre "l'après-annonce du budget" pour que la CBN ajuste son taux de cession des dollars sur l'AFEM à la réalité exprimée par le taux informel. La Banque Centrale a en effet dévalué le Naira de 8% à l'occasion de sa 3eme intervention (celle du 22 janvier). La décote (l'écart entre le taux officiel et le taux parallèle), après avoir atteint 11%, a ainsi pu être rétablie à un niveau plus modeste d'environ 5%.Face au dollar, le Fcfa s'est dans l'ensemble beaucoup mieux maintenu que le Naira. Pourtant, comme pour le Naira, le renchérissement du dollar sur les marchés internationaux avait généré une forte dépréciation du Fcfa en décembre et en janvier. Mais la tendance à la stabilité qui a succédé à cette période s'est, au cours des deux derniers mois du deuxième trimestre concrétisée en une reprise de la monnaie de la zone-franc sur le billet vert. Globalement, alors que le Naira a dû céder environ 10% de sa valeur entre janvier et juin, le Fcfa s'en est sorti avec une parité moyenne presque inchangée.
Graphique 2 : Taux Naira/$ à LagosLe Naira sous influence de l'incertitude politique et de la chute du cours du baril
Ces observations conduisent à une conclusion. L'ampleur de la dépréciation du Naira face au dollar trouve ses explications dans les caractéristiques actuelles de l'économie nigériane. Sinon, s'il fallait l'expliquer essentiellement par le renchérissement général du billet vert sur les marchés internationaux, comment pourrions nous justifier l'évolution contradictoire de la parité Fcfa/$ ? D'ailleurs, au Nigeria les éléments conjoncturels susceptibles d'affaiblir la monnaie nationale ne manquent pas. Les deux principaux sont d'une part l'incertitude sur l'avenir politique du pays et d'autre part la chute des cours du pétrole.
Il était en effet prévu qu'en août 1998, la junte militaire organiserait des élections libres et rendrait ainsi le pouvoir aux civils. Depuis longtemps de nombreuses personnes soupçonnaient le Général Sanni Abacha de vouloir se présenter. Le début de l'année 1998 a été caractérisé par la multiplication des éléments prouvant le bien fondé de ces soupçons.
La tournure que prenait ces élections (avec en particulier, la crainte d'un soulèvement des yorubas, l'ethnie qui avait été déjà privée, en 1993, d'un président en la personne de Chief Abiola) a provoqué sur le plan monétaire une fuite des capitaux et l'accroissement d'une demande pour les monnaies refuges. Deux manifestations de ce phénomène ont été perceptibles au cours du semestre. Il y a d'une part l'ampleur des ventes de dollar sur l'AFEM (plus de 2 milliards en 6 mois, soit plus que les dollars vendus sur l'ensemble de l'année 1996). En dépit de ses tentatives (en dévaluant et en exigeant les preuves de l'utilisation des devises achetées sur l'AFEM), la CBN n'a jamais pu maîtriser le montant des ventes. La deuxième manifestation a été par ailleurs, la réaction du marché des changes parallèle lors de l'annonce du décès du président Abacha, le 9 juin 1998. Cette nouvelle a apparemment rassuré les opérateurs économiques puisque le Naira s'est aussitôt brutalement réapprécié face au dollar et face au Fcfa.
L'intensité de la demande sur l'AFEM contribue par ailleurs à détériorer encore davantage la situation financière du Nigeria. La principale difficulté provient bien entendu de l'effondrement des cours du pétrole (ils ont oscillé entre 12 et 15$ le baril au cours du semestre alors que le budget nigérian tablait sur 17$). L'important manque à gagner que ce phénomène génère dans un pays où les exportations sont constituées à plus de 90% d'hydrocarbures remet en cause les réserves de la Banque Centrale sur lesquels les autorités s'appuyaient pour favoriser un naira fort. En outre, rappelons que la situation est encore aggravée par le fait que 1998 devait être une année d'élection, et qu'en conséquences des dépenses importantes ont été prévues et engagées dans ce contexte électoraliste.
Cet affaiblissement général du Naira a bien sûr pour une large partie déterminé la dépréciation de la monnaie nigériane face au Fcfa. On peut compléter cette explication par des éléments régionaux. En effet, la morosité des flux d'exportation de produits nigérians vers la zone-franc au cours de la période (due notamment aux pénuries d'hydrocarbures et de céréales au Nigeria) peut avoir également entraîné une demande anormalement faible pour le Naira sur les marchés parallèles.

Gains de productivité pour les produits fabriqués au Nigeria
Entre janvier et mars, les crises survenues dans la distribution de carburant et d'électricité avaient contrecarré l'amélioration de la compétitivité dont les produits nigérians auraient dû bénéficier dans la zone-franc du fait de la dépréciation du Naira. Par la suite, les effets attendus ont bien eu lieu. Les prix des produits fabriqués au Nigeria ont baissé à Cotonou (-3%). Toujours en raison de l'accroissement du pouvoir d'achat du Fcfa par rapport au Naira, l'augmentation des prix des produits importés enregistrée au Nigeria (+3,2% à Lagos) est annulée une fois le produit acheminé dans un pays de la zone-franc.
Ce gain de compétitivité des produits nigérians a eu d'autant plus d'impact que le contexte dans les pays de la zone UEMOA est à une légère reprise de l'inflation. On relève en particulier une augmentation des prix à Niamey de presque 4% et de 3,2% à Cotonou entre le 1er et le 2eme trimestre 1998.
En outre, on s'aperçoit qu'à Cotonou les produits importés (ceux qui dans la plupart des cas sont les concurrents directs des produits nigérians) connaissent des flambées de prix encore plus importantes. Ils auraient ainsi augmenté d'environ 10% entre le dernier trimestre de l'année 1997 et le second de cette année. La cherté des devises dans la zone franc a pour autre conséquence de pénaliser le commerce de réexportation. En effet, il en coûte plus cher d'importer des produits de réexportation, alors que dans le même temps la faiblesse du Naira décourage les importateurs nigérians.
|
Variations trimestrielles des indices de prix |
|||
|
1er 98/4e 97 |
2e 98/1er 98 |
||
|
Nigeria |
Lagos RN |
-5,7% |
3,2 |
|
Lagos FN |
3,2% |
-3,2 |
|
|
Maïduguri FN |
1,75% |
||
|
Bénin |
IHPC |
3,3% |
3,2 |
|
Cotonou FN |
7,6% |
-2,7 |
|
|
Cotonou RN |
-0,8% |
0,7 |
|
|
Niger |
IHPC |
0,3% |
3,9 |
|
Tchad |
FN |
1,7 |
|
|
Source : Niger DSCN, Bénin INSAE et RER |
|||