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Depuis plusieurs années déjà, il n'est plus contesté que la croissance ainsi que les politiques de développement qui la soutiennent, ne peuvent atteindre les objectifs qui leur sont assignés que si elles s'inscrivent dans la durée. La durabilité est donc devenue un indicateur de performance de la gestion publique.
Cette constatation bouleverse de nombreuses hypothèses et idées reçues en matière de gestion publique. Elle conduit en particulier à remettre en cause l'une des doctrines et des pratiques considérées pendant plusieurs décennies en Afrique subsaharienne comme condition de succès des politiques publiques, à savoir le recours à l'Assistance technique étrangère comme fondement du partenariat pour le développement.
Depuis une décennie déjà, des voix s'élèvent de toutes parts pour remettre en cause ce type de partenariat, non seulement en ce qui concerne son mode de fonctionnement, mais même dans son principe.
Les critiques ainsi formulées partent du constat que la coopération entre les donateurs et les bénéficiaires en Afrique n'a pas donné les résultats escomptés : les aides massives apportées dans différents secteurs ne les ont pas qualitativement modernisés ; l'assistance technique déployée en Afrique a paradoxalement affaibli ses capacités ; les appuis multiformes apportés aux différents programmes et projets de réforme et de modernisation n'ont permis à aucune des Administrations bénéficiaires de réaliser le saut qualitatif vers la performance et l'efficacité, et l'on pourrait multiplier les constats de ce genre qui font apparaître que le partenariat pour le développement tel qu'il est pratiqué aujourd'hui notamment en Afrique subsaharienne est en crise, et même, a échoué.
C'est dans ce contexte que l'idée, déjà sous jacente, s'est manifestée et s'est imposée d'élaborer un nouveau cadre de référence, un nouveau modèle, ou encore, selon un concept désormais reçu, un nouveau paradigme, c'est-à-dire un ensemble d'orientations et de principes théoriques dont la mise en œuvre ou l'appropriation entraînera un changement radical dans les relations entre les donateurs et les bénéficiaires, et servira de fondement à un partenariat plus dynamique pour le développement.
Bien que le débat sur la rénovation du partenariat pour le développement soit récurrent, deux événements l'ont récemment remis à l'ordre du jour : d'une part, la Nouvelle Initiative de l'Afrique, vaste programme préconisé par des Chefs d'Etats pour développer des stratégies nouvelles visant à sortir l'Afrique de sa marginalisation, et, d'autre part, le Premier Forum Panafricain sur le Renforcement des Capacités organisé à Bamako (Mali) en octobre 2001 par la Fondation pour le Renforcement des Capacités en Afrique (en anglais : African Capacity Building Foundation ACBF).
Ces initiatives ont conduit à la mise en œuvre d'un vaste projet continental appelé Nouveau Partenariat pour l'Afrique (NEPAD). Les promoteurs de cette initiative mettent actuellement l'accent sur les problèmes purement économiques et financiers, notamment le financement des grands projets africains par le secteur privé et les pays industrialisés.
Toutefois, le problème de fond reste la philosophie même du NEPAD, c'est-à-dire cette idée qu'on a longuement évoquée à Bamako, à savoir un nouveau paradigme des rapports Nord-Sud.
La question est importante et d'actualité, parce que dans la perspective d'un développement global, ce nouveau paradigme concerne, non seulement les questions économiques et financières, mais aussi et surtout ce que les promoteurs du NEPAD appellent justement la gouvernance politique, et qu'il faudrait qualifier de gouvernance politico-administrative.
Encore que le nouveau paradigme est en construction, et appelé à des évolutions notables, quelques-uns de ses principes majeurs émergent ; mais le point fondamental reste leur appropriation par les Africains.
Parmi les principes sur lesquels repose la nouvelle vision du partenariat pour le développement, quatre dominent les recherches et les débats et semblent réaliser une synthèse assez large des préoccupations des partenaires.
Une nouvelle conception de l'assistance technique
L'assistance technique, principal point d'achoppement des rapports entre les donateurs et les bénéficiaires, devrait désormais reposer sur quatre principes majeurs.
- L'assistance technique ne s'impose pas dans tous les domaines, ni dans tous les cas en matière de développement. La question n'est pas de savoir comment déployer l'assistance technique au Sud, mais s'il est nécessaire de la déployer.
- Dans les cas où l'assistance technique est nécessaire et indispensable, elle doit organiser sa propre relève, et être structurée comme un corps en extinction.
- L'assistance technique n'a pas pour objectif de combler les insuffisances des pays bénéficiaires, mais de restaurer les capacités existantes en s'articulant dans le processus de développement.
- L'assistance technique ne doit pas être utilisée par les donateurs et les bénéficiaires comme moyen d'écarter l'expertise locale.
La promotion de l'expertise locale
La nouvelle vision de la promotion de l'expertise locale consiste à faire admettre qu'elle constitue la condition de la crédibilité même des Etats africains comme partenaires des pays industrialisés et des organismes d'appui et de financement du développement, ainsi que du succès des transformations envisagées du rôle de l'Etat et, pour ce qui nous concerne plus particulièrement, des réformes des fonctions publiques.
Cette nouvelle vision repose sur les constatations et principes dont certains peuvent paraître comme des pétitions de principe, mais qu'il convient de rappeler, et auxquels on peut donner les formulations ci-après :
a- L'expertise locale africaine existe. Cette constatation constitue un changement de regard sur l'Afrique et fait découvrir une variété insoupçonnée de ressources humaines de qualité, capables d'assumer une part importante du développement de leurs pays.
b- L'expertise locale africaine est diversifiée. Elle comprend des consultants, des cadres et experts individuels ; des fonctionnaires en activité ou à la retraite ; des personnels des projets ; des bureaux d'études ; des cabinets, voire même des associations.
c- Les pays africains doivent utiliser l'expertise locale en toute priorité avant d'envisager, le cas échéant, le recours à l'assistance technique.
d- Les donateurs doivent accepter de confier l'exécution de leurs propres programmes à l'expertise locale, c'est-à-dire, finalement, à des opérateurs extérieurs à l'Administration avec laquelle ils coopèrent. Conformément à la conception et à la pratique de la coopération qui lui est propre, chaque donateur décidera de recourir à la concurrence pour choisir l'expertise locale concernée, ou de l'identifier directement.
e- La fuite des cerveaux doit être gérée de manière plus équilibrée.
Jusqu'à présent, on ne voyait dans ce phénomène que des aspects négatifs : endiguer la fuite des cerveaux, c'est-à-dire prendre des mesures appropriées pour persuader cette expertise de ne pas quitter l'Afrique, ou l'y ramener.
Mais il convient également d'intégrer des aspects positifs de ce phénomène. A cet effet, on observe que les pays d'origine peuvent tirer profit de la position de certains de leurs ressortissants dans les organisations internationales, ou dans de grandes sociétés privées nationales ou multinationales. Ces expatriés peuvent investir dans leurs pays d'origine, appuyer la politique des Gouvernements de leurs pays dans les structures au sein desquelles ils servent, leur faire bénéficier de leurs expériences sous forme de Conseil ou de toute autre manière appropriée.
Les fonctions et les objectifs de l'aide au développement
Dans la nouvelle vision du partenariat au développement, l'aide ne doit plus être liée.
Contrairement aux apparences, la gestion de l'aide non liée est plus exigeante que celle de l'aide liée.
En effet, lorsque l'aide n'est pas liée, le donateur n'a pas le pouvoir de fixer unilatéralement les conditions de son octroi ou de son emploi. Il prend donc le risque de créer, dans son propre camp, des adversaires formés de contribuables qui, pour toutes sortes de raisons, souhaiteraient l'affectation de l'aide à des domaines et secteurs déterminés. En revanche, il acquiert plus de liberté à l'égard du bénéficiaire, à qui il peut refuser l'aide, lorsque le projet pour lequel il la sollicite ne lui paraît pas pertinent.
Inversement, le bénéficiaire ne pourra profiter de l'aide non liée que s'il a la capacité de construire des projets qui s'inscrivent dans la durée.
Ainsi, alors que l'aide liée révèle des rapports d'inégalité entre les partenaires, l'aide non liée favorise des relations plus durables entre les donateurs et les bénéficiaires.
Une nouvelle manière d'élaborer les projets
La nouvelle vision du partenariat de développement tend à exclure la démarche unilatérale, et à privilégier la démarche de consensus.
La démarche unilatérale conduit à introduire la hiérarchie dans les rapports entre les donateurs et les bénéficiaires. Au départ, les projets de développement étaient conçus et élaborés par les seuls donateurs, ou par des bureaux d'études institués ou identifiés par eux, et ensuite plus ou moins subtilement imposés aux bénéficiaires. Un progrès a été réalisé lorsqu'on a constaté et fait admettre que les besoins des pays africains ne seront identifiés et ciblés que si les projets de réforme et de développement en général étaient élaborés par les bénéficiaires eux-mêmes, et non par les organismes de financement.
Cette approche est incontestablement un progrès, dans la mesure où elle permet aux bénéficiaires d'élaborer eux-mêmes leurs projets de développement en tenant compte de leurs besoins spécifiques. Mais elle relève toujours d'une approche unilatérale, contraire, par principe, à l'idée de coopération. En effet, la première approche révélait une attitude de supériorité du donateur sur le bénéficiaire incapable, de concevoir des projets, et contraint d'accepter ceux élaborés par les donateurs. La seconde, quant à elle, suppose que le donateur est obligé d'accepter les projets préparés par le bénéficiaire ; qu'en d'autres termes, les priorités du bénéficiaire sont nécessairement celles du donateur.
La nouvelle vision du partenariat est toute différente. Les buts des projets de développement doivent être partagés par le donateur et le bénéficiaire. Cela implique que la conception et l'élaboration des projets fassent déjà l'objet de concertations entre les deux partenaires, en tenant compte des possibilités et des besoins de chacun d'eux, de telle sorte que le projet finalement élaboré se présente comme un bien commun, visant des buts partagés, et, du coup, s'inscrivant dans la durée.
Cela conduit les donateurs à s'adapter au contexte local, compte tenu du niveau des capacités existantes, à se préoccuper davantage de la durabilité des projets, et à privilégier la facilitation à la fixation des conditionnalités.
L'appropriation du nouveau paradigme de partenariat pour le développement par les Africains rencontrera encore longtemps des résistances tenaces.
En effet, les principes qui viennent d'être énoncés ne sont pas nouveaux. Simplement, ils étaient affirmés d'année en année, mais dans la pratique, les partenaires au développement, comme les bénéficiaires de l'aide, restaient attachés à leurs anciennes manières de voir leurs rapports mutuels.
Le fait de réaffirmer ces principes, à l'occasion de nouvelles rencontres internationales, ne garantit pas qu'ils feront enfin l'objet d'appropriation par les donateurs et les bénéficiaires, à moins qu'ils y soient contraints par quelque chose qui leur est extérieur.
Envisagé du point de vue des bénéficiaires, les principes d'une telle appropriation pourraient être les suivants :
- l'établissement de gouvernements légitimes qui rendent compte à leurs citoyens et à leurs nationaux, et non pas aux donateurs ;
- la maîtrise des décisions initiales par les bénéficiaires ;
- la capacité de formulation des politiques publiques ;
- la capacité de négociation ;
- et la capacité de mise en œuvre des projets.
L'application de ces principes ferait des dirigeants des pays africains des partenaires crédibles, écoutés, et capables de promouvoir le bien-être de leurs populations.